Voyages de Phileas Fogg

« Ceux qui ont peu voyagé savent goûter les moindres parcelles d’une évasion. »

Voyages par Colette

Voyages... par Colette (1925)

Colette trente ans, je ne connais pas encore Nice, ni Monte-Carlo. Ma première arrivée dans le Midi m’a doté d’un souvenir égal en force à ceux de la petite enfance, ces souvenirs dont la lumière exagérée, la précision des contours, la sonorité persistante composent un refuge intérieur que, plus tard, visitent notre insomnie, notre chagrin secret, l’oisiveté des convalescences.
Je me rappelle qu’au jour levant, passé Marseille, un certain bleu teignit l’horizon, un bleu compact, solide, fermement apposé contre le ciel presque blanc. La voile neuve d’une barque le mordit, étincela, disparut. Une nappe d’un violet brûlant, coula sur des murs jaunes, le long du train, et quelqu’un m’apprit le nom de cette lave fleurie : ‘bougainvillar…’ Puis je vis, parmi leur feuillage raide que le vent respecte, cent lumières sphériques, chacune un peu renflée sur son équateur : la voix même m’enseigna : ‘les mandariniers’ ; au même moment un rideau de lauriers-roses et de mimosas me déroba les jardins, troués de soleil, mouvant, proche et indistinct comme le voile qui s’interpose entre ce monde et nous pendant une syncope… Depuis, et quelques grises qu’aient été d’autres arrivées méridionales, je me refuse à porter sur le compte de la surprise, du réveil en sursaut, cette fête encore toute vive, ce bouquet ardent et fugitif, jeté par la vitesse contre la vitre du wagon, cette heure brève où tout en moi criait : ‘Voyage ! Découverte !’. 

Ceux qui ont peu voyagé savent goûter les moindres parcelles d’une évasion. – Sédentaires de mauvais gré, le son, la couleur, l’arôme nouveaux les frappent comme une matière quasi-vierge aux longs résonnements. Mais la vibration la plus obstinée, c’est celle que le soleil éveille. Si je garde l’habitude de nommer le Midi, mentalement, ‘le bas de la France’, ce n’est peut-être pas en mémoire d’un errement enfantin. La route, entre Paris et la Méditerranée, m’apparait comme une pente naturelle, facile, fatale, qui me verserait dans une mer orientale, entre les coques trinquantes des bateaux sollicités par la houle. Le ‘bas de la France’… Ce n’est pas nommer si mal une côte déchiquetée, rongée de sel, bordée d’une écume qui retient dans sa dentelle un peu de ce qu’a balayé, traînant sur des régions comblées, la frange terminale d’une nation : fruits, fleurs, surgeons de vignes, verdures qui pressentent l’Afrique, grains de maïs, plumes envolées des gibiers gras et paresseux, tomates éclatées et melon en quartiers de lune…
Il est loin, le temps où, vouant à ma Bourgogne natale un culte exclusif, - la Puisaye, l’Yonne, Auxerre, Dijon tout imprégné de noblesse vinicole, - je ne jurais que par ces lieux révérés ! Avec la maturité, les plus impérieux atavismes se décèlent : qu’un doigt me pousse, et si je roule sur la pente, vers le ‘bas de la France’, vers une Provence et une Italie paternelle, vers une mer qui apporta, au début du dernier siècle, colorés de sang colonial, le cheveu bleu et l’ongle irisé de mauve comme un coquillage, les récolteurs de cacao d’où sortit ma mère. Il n’est de départ qu’au devant du soleil, au-devant d’une lumière accrue, et c’est avoir obtenu de vieillesse le seul répit qu’elle puisse donner, que de s’arrêter – encore, de grâce, encore un instant ! – sous un ciel où le temps, suspendu et rêveur au haut de l’azur, nous oublie. »

Colette, 1925

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